La construction sociopolitique d’un problème public
par upim • 27 avril 2010 • Sciences humaines et sociales • 0 Commentaires
Stéphane Zéphir, docteur en sociologie de l’université de Nice-Sophia Antipolis.
La construction sociopolitique d’un problème public
Le cas de l’Islam en France à partir des années 1980
Texte de Stéphane Zéphir faisant suite à la conférence-débat qui s’est tenue le Jeudi 13 janvier 2011 à l’Institut Français de Maurice (IFM) à 18h
La description sociologique étudie souvent la manière dont certaines pratiques sociales se voient progressivement requalifiées en « problème » public. Les approches sociologiques dites qualitatives ou compréhensives s’attachent à dévoiler le caractère socialement construit de ces requalifications(1). Les problèmes publics sont en effet le résultat d’activités sociales élaborées à différents niveaux par certains acteurs sociaux (on peut distinguer notamment les niveaux politique, institutionnel – public ou privé -, les médias, ou encore l’interaction en face à face de la vie quotidienne). Il n’y a bien sûr pas coordination explicite ou volontaire entre ces différents niveaux. Cependant, la manière dont les phénomènes sociaux supposés poser problèmes sont abordés, mis en scène et traités dans les différents domaines de la vie sociale renforce leur visibilité sociale et participe ainsi à leur naturalisation(2) : jusque là seen but unnoticed, ces phénomènes se voient affublés de propriétés négatives dont l’évidence semble de moins en moins contestable… et ont des effets notoires sur le vécu des citoyens et sur la manière dont ceux-ci vivent ensemble.
De la conversion des pratiques religieuses en « problème » public
Les phénomènes sociaux décrits ici concernent ce que nous nommons la conversion de certaines pratiques religieuses en un « problème public ». Ce passage s’inscrit dans un espace et une temporalité spécifiques. Il s’agit de phénomènes observables dans la société française et dont l’acuité se manifesta à partir de la fin des années 1980(3).
Ce cadrage spatio-temporel limite la chronologie récente de la construction de ce problème public. L’on s’y tiendra tout en sachant qu’il s’agit plutôt d’un moment d’une histoire longue dont les premiers épisodes renverraient au moins à la période coloniale. Une généalogie plus audacieuse encore étudierait certainement la genèse de représentations inscrites dans l’histoire médiévale française(4)…
Cependant, la période la plus récente, celle s’ouvrant dans les années 1980, met en scène des caractéristiques spécifiques dont la description sociologique rend compte. Parmi ces caractéristiques, on rencontre le choix sélectif de certaines pratiques religieuses, l’inscription du problème construit dans des espaces urbains paupérisés, la mise à l’index de populations particulières, tout cela défini à partir d’enjeux sociopolitiques nationaux et internationaux.
C’est la mise en correspondance de ces caractéristiques et l’imbrication de différents niveaux (politiques nationales, lectures ethnicisées des tensions sociales, intervention des médias, branchement du national sur d’autres contextes nationaux) qui participent à la conversion de pratiques religieuses en « problème » public.
Quand on sait que les pratiques religieuses visées par ce type de technologie et de contrôle sociopolitiques(5) concernent directement les populations musulmanes issues de l’ex-empire colonial français, on voit comment la constitution d’un tel problème public ne saurait trouver ses principes d’explication dans une prétendue définition essentialiste de l’Islam. Pas plus ni moins du reste que toute autre construction d’un problème public fondée sur une quelconque catégorisation dépréciative du religieux.
Où l’on voit que le problème public en question fonctionne sur le modèle paradigmatique de la relation dégradante entre des représentations infamantes : pratiques religieuses démonisées, population minorisée synonyme d’une altérité menaçante participent à la marginalisation d’une catégorie de citoyens.
Du « problème » public à la politique de naturalisation des divisions ethno-sociales
La constitution des pratiques religieuses musulmanes en problème public opère un changement notoire dans la signification/réinterprétation du religieux par les acteurs sociaux. Paradoxe de surface, c’est l’instrumentalisation publique des signes religieux qui leur confère ce caractère déstructurant et non l’inverse. La cohésion sociale se voit dès lors menacée non pas par l’apparition de nouvelles formes religieuses, mais par l’imposition brutale de discours et de mesures compromettant durablement la concorde entre citoyens.
Ironie sociopolitique, l’arène publique, incarnation supposée du débat démocratique et de la mise en pratique de la laïcité républicaine, réduit plutôt des citoyens souvent fragilisés à une identité religieuse malmenée.
Cercle vicieusement vertueux, la constitution de l’Islam en problème public participe à la divisions ethno-sociales des appartenances qui, de fait, s’organisent – plus ou moins volontairement – à partir de la naturalisation des désignations ethniques et religieuses(6)
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A travers ses spécificités, la situation française montre de façon exemplaire que l’on ne saurait définir in abstracto la construction d’un espace laïc. Pour être avantageusement opérationnelle, la laïcité doit être abordée fondamentalement en tant qu’expérience située dans une configuration sociopolitique particulière. Inversement, l’expérience de laïcisation transforme nécessairement l’organisation de l’espace national.
Le cas français doit nous alerter encore plus fortement sur les risques d’instrumentalisation et de dévoiement possibles d’une telle expérience. Surdéterminant les marquages de divisions et d’inégalités socio-économiques entre les citoyens, lorsque les règles du vivre ensemble sont accaparées et définies par les groupes sociaux dominants, les vertus de la laïcité courent parfois le risque, par instrumentalisation et intérêts politiques à court terme, de se transformer en obstacle supplémentaire à la cohésion sociale.
(1) J. Gusfield, La Culture des problèmes publics. L’alcool au volant : la production d’un ordre symbolique, Paris, Économica, « Études sociologiques », 2009 [1981]. Traduction et postface de Daniel Cefaï.
(2) Dans une perspective qualitative mais aussi critique en sociologie, on entend par naturalisation, l’ensemble des processus à travers lequel les phénomènes sociaux, loin d’être des entités définissables a priori, sont au contraire le produit continu d’activités symboliques élaborées par les acteurs d’une communauté donnée. La naturalisation suppose la construction pratique (la mise en forme puis la généralisation) des catégories sociales et des représentations partagées par un ensemble d’acteurs. Le processus de naturalisation des phénomènes sociaux les dote de propriétés spécifiques : les phénomènes revêtissent leur caractère d’évidence, ils sont repérables car soumis à la répétition (ils sont reproductibles), et renvoient à des caractéristiques supposées intrinsèques dont sont affublés les individus catégorisés.
(3) De nombreuses analyses fouillées ont été menées sur ces questions. On renverra aux travaux de Françoise Lorcerie, notamment, « Laïcité 1996. La République à l’école de l’immigration ? », Revue Française de Pédagogie, 1996, n° 117, oct-nov-déc., pp. 53-85 et de Jean-Pierre Zirotti, ZIROTTI J-P., « Le voile se lève. Elèves d’origine maghrébine dans l’école française », in Condominas G., Vogel C., (coordinateurs), Hommage à Raymond Eches, Paris, 1997, Octares Editions, pp. 95-104.
(4) Il ne s’agit nullement ici de postuler l’hypothèse d’une continuité ni même d’un rapport entre ces différents moments. En effet, rien ne permet de tels raccourcis. Ils ne résisteraient pas à la critique théorique et méthodologique en sciences sociales. Nous soulignons simplement un ensemble de récurrences constatables à travers certaines oppositions : « nous » / « eux », « amis » / « ennemis », « civilisés » / « archaïques », etc.
(5) On emprunte ici librement au vocabulaire de Michel Foucault pour rendre compte, par les termes de technologie et de contrôle sociopolitiques, d’un ensemble de discours et d’actions plus ou moins bien formalisé selon les niveaux d’institutionnalisation des pratiques sociales. Ces technologies et contrôles renvoient à la diversité des processus à partir desquels certains acteurs de la société qualifient durablement et, de fait, disqualifient d’autres groupes sociaux. Dans ce sens, le traitement public du « foulard islamique » mobilise en France toute une technologie politique, médiatique et émotionnelle en vue d’orienter la lecture sociopolitique de cette pratique vestimentaire.
(6) En témoigne la quasi permanence, depuis maintenant plusieurs années, de discours politiques renvoyant explicitement ou indirectement aux populations dites « immigrées ». Il est frappant de voir comment des événements internationaux, par exemple les mouvements politiques prenant place dans certains pays du Proche et Moyen Orient, participent indirectement à alimenter les discours politiciens sur la question de l’immigration en France.
