• Histoire coloniale, mémoire(s) et construction nationale à Maurice

    par  • 26 septembre 2009 • Sciences humaines et sociales • 0 Commentaires

    Catherine Boudet

    Conférence à la salle du conseil de la Mairie de Port-Louis du Jeudi 15 avril 2010

    CULTURE POLITIQUE

    Catherine Boudet, docteur en sciences politiques et journaliste.


    Histoire coloniale, mémoire(s) et construction nationale à Maurice

    Mon parcours à la fois professionnel et intellectuel me motive à faire cette démarche dans le cadre de l’UPIM aujourd’hui. A l’origine universitaire (observatrice extérieure de la société mauricienne), devenue journaliste (c’est-à-dire dans une position d’observatrice participante), il m’a semblé important d’insister sur un élément de méthode : la nécessité de faire la distinction entre l’analyse et l’opinion, deux choses très différentes que l’on a tendance à confondre et mélanger dans le discours à Maurice.

    L’impératif de clarté au niveau de l’analyse s’applique particulièrement au sujet que nous abordons aujourd’hui : il s’agira dans une large mesure de bien faire la distinction entre deux thèmes très proches, « mémoire » et « histoire ». Même s’ils sont imbriqués, nous verrons dans la suite de la conférence combien il importe de ne pas les confondre.

    Le thème central de cette conférence est la relation entre histoire et mémoire dans une nation multiethnique. Ces éléments dérivent :

    1) d’une recherche effectuée en collaboration avec une collègue de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, le Dr Julie Peghini, et dont les conclusions ont été publiées dans la revue Transcontinentales n°6 de 2008 ;

    2) de mes enseignements dispensés aux étudiants de Masters de l’Université de La Réunion.


    DÉFINITIONS

    Partons d’abord de la nécessaire définition des notions de « mémoire » et d’« histoire ».

    L’histoire : élaboration intellectuelle, méthode scientifique, qui vise à l’intelligibilité du passé et requiert son exposé systématique (avec un système de datation).

    Selon la politiste française Marie-Claire Lavabre, la mémoire, ce sont les usages sociaux et politiques de l’histoire (monuments, commémorations, etc.) : ce sont donc des utilisations de l’histoire, commandées par des systèmes de représentations actuels, contemporains. On distingue la mémoire historique, qui, elle, désigne les usages du passé et de l’histoire, telles que les groupes sociaux se l’approprient, par opposition à la mémoire collective, qui désigne des représentations partagées du passé.

    Finalité de l’histoire : connaissance du passé ≠ Finalité de la mémoire : produire de l’identité dans le présent.


    CONSTAT

    En 40 ans d’indépendance, le modèle d’unité dans la diversité ne s’est pas accompagné de l’émergence d’une mémoire collective, en tant que récit fondateur de la collectivité nationale.


    LE MOMENT ORIGINE

    Le chercheur français Joël Candau a montré que l’élément central dans la fondation (symbolique) d’une collectivité, nationale ou ethnique, est la notion de « moment-origine ». Ce moment-origine a vocation à « naturaliser la communauté », à proclamer son identité et à la pourvoir d’une cohésion.

    Pour des groupes ethniques (1) arrivés à des moments différents de l’histoire et (2) s’insérant dans des rapports d’inégalité du fait du système d’exploitation coloniale, la détermination de ce « moment-origine » ne pouvait revêtir la même signification.

    Le fait d’avoir divers registres de mémoire différents résulte largement du fait que les groupes ethniques sont arrivés à des moments différents de l’histoire, et aussi du rapport d’inégalité qui existaient entre eux durant la colonisation.

    Pour les Blancs, cela a été l’occupation  de l’île par la France, pour les Indiens le début de l’engagisme. C’est plus compliqué pour les esclaves à qui on a nié l’identité de primo-arrivants et pour qui finalement c’est la date d’abolition de l’esclavage.


    LES TROIS REGISTRES DE MÉMOIRE

    L’histoire coloniale qui a amené différents groupes ethniques dans l’île, a donné lieu à des mémoires fragmentées, chaque groupe s’est constitué sa propre mémoire du passé colonial.

    1) la mémoire de la colonisation fondatrice, à laquelle s’identifient les Franc-Mauriciens et la partie la moins métissée de la Population générale. Ce groupe s’est constitué une mémoire de « primo-arrivant », fondée principalement sur le sentiment d’avoir été les premiers arrivants, les bâtisseurs, et à ce titre les dominants, responsables de la conduite des affaires de l’île.

    2) La mémoire de l’esclavage à laquelle s’identifient les Créoles et la partie la moins métissée de la Population générale (descendants d’esclaves, qui eux aussi dans une large mesure étaient des primo-arrivants mais n’ont jamais pu se revendiquer comme tel, en raison de la déculturation subie du fait de l’arrachement à la terre d’origine, et en raison des stigmatisations et discriminations).

    3) La mémoire de l’engagisme construite par les descendants d’engagés, qui était elle aussi une mémoire dominée.

    NB. Il est très important de préciser que registres de mémoire et groupes ethniques ne correspondent pas de façon mathématique.


    LE PROBLÈME

    Dès lors, la constitution d’une mémoire collective au sens national, rencontre trois problèmes :

    - l’absence d’une vision unifiée de l’histoire

    - des tiraillements entre deux niveaux de production de la mémoire : ethnique et étatique

    - l’accès inégalitaire des groupes à la mémoire.


    STRATÉGIES MÉMORIELLES DANS LA NATION

    Dans le cadre de la nation indépendante, ces mémoires sont dans une relation de concurrence et aussi dans la nécessité de s’ajuster mutuellement.


    1) Franco-Mauriciens : édulcoration de la mémoire coloniale

    L’ancienne minorité dominante (Franco-Mauriciens et bourgeoisie de couleur) procède à une édulcoration de la mémoire coloniale, pour lui enlever ses attributs de domination et son image de brutalité. Objectif : mieux se faire accepter dans la nation et préserver la relation de partage du pouvoir. L’enjeu n’est pas d’effacer la mémoire de la colonisation mais de la lisser, pour mieux repositionner symboliquement le groupe au sein de la nation.


    2) Bourgeoisie hindoue : empilement des mémoires

    Les élites hindoues de la bourgeoisie d’Etat, qui sont passés d’une position dominée dans la colonisation, à une position dominante dans la nation indépendante, tentent de réhabiliter la mémoire des lésés de l’histoire. Pour cela, ils essaient d’effacer les traces de la mémoire des colonisateurs, en laissant se dégrader le patrimoine colonial, ou en construisant par-dessus. Objectif : légitimer leur position dominante dans l’Etat. Il s’agit de faire d’une mémoire dominée la mémoire d’un groupe (devenu) dominant.


    3) Les Créoles : réappropriation d’une mémoire blessée

    La mémoire de l’esclavage a été d’une part édulcorée par les tenants du modèle franco-mauricien (nier les souffrances subies) et d’autre part, négligée par l’Etat. Les Créoles, laissés pour compte dans le développement économique de la nation indépendante, essaient de briser le tabou et de se réapproprier cette mémoire mutilée.


    CONCLUSION : LA RÉINGÉNIERIE DU TRIPTYQUE MÉMORIEL

    Les rapports entre ces registres dessinent des zones de conflictualité et de négociation au sein du modèle national d’ « unité dans la diversité ». C’est très visible autour de la reconnaissance du Morne et de l’Aapravasi Ghat comme patrimoines mondiaux.

    La problématique centrale dans cette ingénierie des mémoires actuellement, c’est précisément de construire une mémoire commune à la nation. Mais comment construire une mémoire commune si on continue d’encourager une division de la nation en communauté.

    Car, comme l’a montré le sociologue québequois Christian Poirier, pour que se construise une mémoire nationale, il faut trois étapes : une fonction d’anamnèse critique (étude critique du passé), une fonction thérapeutique (cicatrisation des blessures du passé), mais aussi et surtout au finale, une fonction « d’amnésie constructive » c’est-à-dire une forme d’oubli du passé pour construire du neuf. Et dans le cas de Maurice, cette étape n’est pas atteinte et ne le sera pas tant qu’on continuera à utiliser la mémoire du passé pour produire de l’ingénierie ethnique à des fins politiciennes.

    A Propos

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