La Territorialité

Avinaash Munohur, licencié en philosophie à l’Université de Toronto et actuellement en master à la Sorbonne.

 

La Territorialité

La vie est territorialisée

Nous sommes territorialisés de partout : géographiquement (ma maison, mon quartier, ma ville, mon pays etc.), socialement (moi, ma famille, mes amis, mon « groupe » etc.), politiquement (mes croyances politiques, mon idéologie etc.), religieusement (ma religion, mes croyances religieuses etc.), linguistiquement (ma langue natale à travers laquelle le monde prend un sens pour moi), culturellement (ce que je perçois et conçois comme art, musique, littérature, poésie etc.). Il y a même des territoires économiques, sexuels, gastronomiques etc.

La territorialité représente donc l’ensemble des acquis d’un individu ou d’un groupe d’individus. Cette notion d’acquis englobe un processus, conscients ou pas, de sélection. On sélectionne ce qui va devenir notre territoire. La question de la liberté de sélection ne nous intéresse pas ici, seul le résultat car il est vrai qu’on pourra toujours dire que nous n’avons pas choisi le pays, la famille, la culture, la langue et la religion de nôtre naissance, mais on en est quant même le résultat.

Donc, il y a sélection de valeurs, procédés, manières de faire, manières de voir le monde, de l’interpréter, de lui donner un sens. Mais avec la sélection, ou plutôt, résultant de la sélection, il y a aussi ce que l’on peut appeler le dressage et le domptage des individus. C’est ainsi qu’une culture se transmet… c’est ainsi qu’un individu deviens ce qu’il est : il est littéralement dressé à vivre d’une certaine manière, c’est-à-dire d’habiter un territoire. Ainsi, nous pouvons dire qu’aucun individu n’est libre, mais qu’il est en chaînes… ses a priori territoriaux sont comme des chaînes qui font de lui ce qu’il est. Même les goûts et les couleurs sont affaires de territoire.

Dans sa forme aboutie, le territoire constitue le monde de quelqu’un ou de quelque chose (les animaux ont aussi des territoires). Les mondes ont parfois des choses très restreintes et simples. Par exemple, le monde de la tique (carapate) se définit par son énergie gravifique de chute, son caractère olfactif de perception de sueur, son caractère actif de piqûre : la tique monte en haut d’une tige pour se laisser tomber sur un mammifère qui passe, qu’elle reconnaît à l’odeur et qu’elle pique au creux de la peau. Ainsi le monde de la tique se résume à l’association de trois facteurs (énergie gravifique, caractère olfactif de perception et caractère actif de piqûre). Dans une nature infinie, elle ne sélectionne que trois facteurs qui constituent son monde, son territoire, sa vie… rien d’autre ne compte pour elle.

Les êtres humains ne sont pas bien différents, sauf que nos territoires sont infiniment plus complexes et variés. Les mondes humains sont aussi variés qu’il y a de nations, d’ethnies, de tribus et de groupements d’hommes sur terre… d’où la difficulté que l’on peut avoir parfois à se comprendre et à se tolérer.

Pour revenir à notre discussion sur le territoire, on peut donc dire que le territoire est le postulat de notre manière d’être, de penser, de concevoir le monde. Plus encore, le territoire détermine ce que l’on va penser et comment on va agir dans certaines situations. Par exemple, il est malpoli de ne pas fixer les yeux de son interlocuteur en Amérique Latine. Alors qu’au Japon, il est malpoli de les fixer. Ces ‘coutumes’ sont le résultat du monde dans lequel on vit, donc du territoire.

 Ainsi émerge notre proposition sur le territoire : l’individu politique (c’est-à-dire l’individu de l’action) est la conséquence des déterminations territoriales qui le constituent.

La vie est également déterritorialisée

La déterritorialisation résulte de la nécessité de changement et d’adaptation que subit un individu ou un groupe d’individus. Si le territoire représente les acquis (sociaux, économiques, artistiques, politique, etc.), la déterritorialisation représente la possibilité de conquête d’autres champs culturels. Il y a fuite du territoire originel et recherche d’un autre territoire. Mais cette fuite n’est pas un abandon complet du territoire originel… elle est la recherche d’un territoire nouveau qui garde racine dans le territoire originel. Il y a donc expansion du territoire originel. Ce mouvement est ce que l’on appelle couramment le progrès.

Les grands courants colonialistes qui ont bâtis les empires Anglais et Français (pour ne citer que ceux-la) étaient des déterritorialisations. On peut toujours revenir aux analyses économiques et sociales, mais il y avait là quelque chose de beaucoup plus profond que la seule raison économique. La colonisation a fait partie d’une étape essentielle dans l’avancement historique des cultures anglaises et françaises. En allant conquérir d’autres terres, le colon y a instauré son Eglise, son administration, son système éducatif, son système judiciaire, ses mœurs, ses coutumes, etc. Mais elle a également intégré au sein de sa propre culture des éléments intrinsèques aux territoires conquis.  Ainsi, il se développe en Europe toute une culture (sociale) du tabac suivant la découverte de l’Amérique (les fumoirs font leur apparition). Ou encore, toute une culture du thé et des épices suivant l’établissement des comptoirs coloniaux des Indes. Il n’y a pas seulement appropriation, il y a également adaptation – le tabac et le thé se consomment différemment en Angleterre qu’en Amérique et en Inde. Les Anglais ont adapté ces éléments étrangers à leurs goûts et à leurs mœurs.

Mais le revers de la médaille est également vraie : en colonisant des terres étrangères, les colons ont également déterritorialisés les autochtones… en leurs imposants une éducation, une religion, une langue, une culture qui n’étaient pas la leurs. La colonisation va même pousser la déterritorialisation jusqu’aux mouvements migratoires de certaines populations afin de peupler les nouveaux territoires (les esclaves en Amérique, les esclaves et les coolis à Maurice etc. Ils ont été déterritorialisés de leurs terres, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leurs cultures… mais nous reviendrons sur ce point puisqu’il est l’essence de cette intervention.

Nous voyons donc que la déterritorialisation emmène une reterritorialisation avec elle… rien ne reste constamment déterritorialisé, il y a adaptation et évolution. On agrandit un territoire par la déterritorialisation, et la partie conquise est intégrée au territoire pour constituer une évolution du territoire.

Le mouvement est donc le suivant :

Territoire > Fuite > Nouveau Territoire 

Ou,                  Territorialité > Déterritorialisation > Reterritorialisation

 

Pourquoi est-il important de parler de territoire ?

Le Mauricien est ce qui convient d’appeler un individu déterritorialisé. Il a quitté son Europe natal, son Afrique natale, son Inde natale, sa Chine natale, etc. Mais il transporte toujours avec lui tel un bagage immanent son ‘territoire’. Ce territoire est imprimé non seulement dans le style de vie et la physionomie des Mauriciens, mais également et de manière plus profonde, dans leurs consciences.

Il s’agit vraiment d’une empreinte digitale de tout ce qui nous constitue, de tout ce dont nous sommes faits… Mais il y a là un grand danger : celui de vouloir se rétablir dans son territoire originel. Ainsi, on veut recréer ici son Europe, son Afrique, son Inde, sa Chine, etc… au lieu de créer ‘notre’ Ile Maurice (parce qu’un peuple, ça n’existe pas tout fait… ça se créer !).

La societe Mauricienne ne doit pas tomber dans le piège de la démagogie politicienne de bas-étage qui consiste largement à hétérogénéiser la société, celle-ci étant déjà relativement hétérogène. Ce n’est pas en instaurant la différence comme critère d’opposition que viendra le progrès. Le sectarisme ou le communalisme renvoient toujours à l’opposition territoriale, où chaque entité établit (ou cherche à établir) son territoire comme la dominante, la vertueuse, celle qui détient la vérité. L’apparition des mouvements politiques comme le FSM (pour Mauricien ? Je ne crois pas !) , la VOH, les lobbies castéistes, etc. sont des symptômes d’un conservatisme dangereux, d’un fascisme grandissant, d’une société en mal de vivre ensemble. Ces tendances sont aux antipodes du but que chaque Mauricien devrait se fixer : celui de créer une société qui respecte la différence d’autrui tout en donnant à chaque individu une conscience commune, un devenir commun, un territoire commun.

Ainsi, il ne s’agit pas de recréer les territoires d’où nous sommes issues, nous les avons laissé derrière nous, notre challenge est de créer un territoire commun qui pourra peut être un jour de donner l’élan d’un destin commun : celui du Mauricien.

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Pour conclure donc, nous pouvons dire que les concepts de la territorialité sont l’expression d’une problématique réelle de la société mauricienne : comment réconcilier la multiplicité des mondes qu’est l’Ile Maurice afin d’en faire une nation ?

Ainsi, penser en terme de territoire peut nous emmener à une prise de conscience personnelle… celle que nous sommes nous-même le résultat et la conséquence d’a priori territoriaux, et que notre vision du monde n’est ni universelle, ni absolue ou objective. Elle n’est qu’une interprétation du monde et de la vie. Cette prise de conscience peut ainsi avoir le pouvoir de nous rendre un peu plus libre de nos jugements face aux autres… peut être même jugerons-nous moins et essayerons-nous de nous comprendre un peu plus, ce serait un bien bon début.      

 Avinaash Munohur,

Licencié en philosophie à l’Université de Toronto

et actuellement en master à la Sorbonne.

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