Catégorie : Sciences humaines et sociales

La construction sociopolitique d’un problème public

Stéphane Zéphir, docteur en sociologie de l’université de Nice-Sophia Antipolis.

La construction sociopolitique d’un problème public

Le cas de l’Islam en France à partir des années 1980

Texte de Stéphane Zéphir faisant suite à la conférence-débat qui s’est tenue le Jeudi 13 janvier 2011 à l’Institut Français de Maurice (IFM) à 18h

La description sociologique étudie souvent la manière dont certaines pratiques sociales se voient progressivement requalifiées en « problème » public. Les approches sociologiques dites qualitatives ou compréhensives s’attachent à dévoiler le caractère socialement construit de ces requalifications(1). Les problèmes publics sont en effet le résultat d’activités sociales élaborées à différents niveaux par certains acteurs sociaux (on peut distinguer notamment les niveaux politique, institutionnel – public ou privé -, les médias, ou encore l’interaction en face à face de la vie quotidienne). Il n’y a bien sûr pas coordination explicite ou volontaire entre ces différents niveaux. Cependant, la manière dont les phénomènes sociaux supposés poser problèmes sont abordés, mis en scène et traités dans les différents domaines de la vie sociale renforce leur visibilité sociale et participe ainsi à leur naturalisation(2) : jusque là seen but unnoticed, ces phénomènes se voient affublés de propriétés négatives dont l’évidence semble de moins en moins contestable… et ont des effets notoires sur le vécu des citoyens et sur la manière dont ceux-ci vivent ensemble.

De la conversion des pratiques religieuses en « problème » public

Les phénomènes sociaux décrits ici concernent ce que nous nommons la conversion de certaines pratiques religieuses en un « problème public ». Ce passage s’inscrit dans un espace et une temporalité spécifiques. Il s’agit de phénomènes observables dans la société française et dont l’acuité se manifesta à partir de la fin des années 1980(3).

Ce cadrage spatio-temporel limite la chronologie récente de la construction de ce problème public. L’on s’y tiendra tout en sachant qu’il s’agit plutôt d’un moment d’une histoire longue dont les premiers épisodes renverraient au moins à la période coloniale. Une généalogie plus audacieuse encore étudierait certainement la genèse de représentations inscrites dans l’histoire médiévale française(4)…

Cependant, la période la plus récente, celle s’ouvrant dans les années 1980, met en scène des caractéristiques spécifiques dont la description sociologique rend compte. Parmi ces caractéristiques, on rencontre le choix sélectif de certaines pratiques religieuses, l’inscription du problème construit dans des espaces urbains paupérisés, la mise à l’index de populations particulières, tout cela défini à partir d’enjeux sociopolitiques nationaux et internationaux.

C’est la mise en correspondance de ces caractéristiques et l’imbrication de différents niveaux (politiques nationales, lectures ethnicisées des tensions sociales, intervention des médias, branchement du national sur d’autres contextes nationaux) qui participent à la conversion de pratiques religieuses en « problème » public.

Quand on sait que les pratiques religieuses visées par ce type de technologie et de contrôle sociopolitiques(5) concernent directement les populations musulmanes issues de l’ex-empire colonial français, on voit comment la constitution d’un tel problème public ne saurait trouver ses principes d’explication dans une prétendue définition essentialiste de l’Islam. Pas plus ni moins du reste que toute autre construction d’un problème public fondée sur une quelconque catégorisation dépréciative du religieux.

Où l’on voit que le problème public en question fonctionne sur le modèle paradigmatique de la relation dégradante entre des représentations infamantes : pratiques religieuses démonisées, population minorisée synonyme d’une altérité menaçante participent à la marginalisation d’une catégorie de citoyens.

Du « problème » public à la politique de naturalisation des divisions ethno-sociales

La constitution des pratiques religieuses musulmanes en problème public opère un changement notoire dans la signification/réinterprétation du religieux par les acteurs sociaux. Paradoxe de surface, c’est l’instrumentalisation publique des signes religieux qui leur confère ce caractère déstructurant et non l’inverse. La cohésion sociale se voit dès lors menacée non pas par l’apparition de nouvelles formes religieuses, mais par l’imposition brutale de discours et de mesures compromettant durablement la concorde entre citoyens.

Ironie sociopolitique, l’arène publique, incarnation supposée du débat démocratique et de la mise en pratique de la laïcité républicaine, réduit plutôt des citoyens souvent fragilisés à une identité religieuse malmenée.

Cercle vicieusement vertueux, la constitution de l’Islam en problème public participe à la divisions ethno-sociales des appartenances qui, de fait, s’organisent – plus ou moins volontairement – à partir de la naturalisation des désignations ethniques et religieuses(6)

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A travers ses spécificités, la situation française montre de façon exemplaire que l’on ne saurait définir in abstracto la construction d’un espace laïc. Pour être avantageusement opérationnelle, la laïcité doit être abordée fondamentalement en tant qu’expérience située dans une configuration sociopolitique particulière. Inversement, l’expérience de laïcisation transforme nécessairement l’organisation de l’espace national.

Le cas français doit nous alerter encore plus fortement sur les risques d’instrumentalisation et de dévoiement possibles d’une telle expérience. Surdéterminant les marquages de divisions et d’inégalités socio-économiques entre les citoyens, lorsque les règles du vivre ensemble sont accaparées et définies par les groupes sociaux dominants, les vertus de la laïcité courent parfois le risque, par instrumentalisation et intérêts politiques à court terme, de se transformer en obstacle supplémentaire à la cohésion sociale.



(1) J. Gusfield, La Culture des problèmes publics. L’alcool au volant : la production d’un ordre symbolique, Paris, Économica, « Études sociologiques », 2009 [1981]. Traduction et postface de Daniel Cefaï.

(2) Dans une perspective qualitative mais aussi critique en sociologie, on entend par naturalisation, l’ensemble des processus à travers lequel les phénomènes sociaux, loin d’être des entités définissables a priori, sont au contraire le produit continu d’activités symboliques élaborées par les acteurs d’une communauté donnée. La naturalisation suppose la construction pratique (la mise en forme puis la généralisation) des catégories sociales et des représentations partagées par un ensemble d’acteurs. Le processus de naturalisation des phénomènes sociaux les dote de propriétés spécifiques : les phénomènes revêtissent leur caractère d’évidence, ils sont repérables car soumis à la répétition (ils sont reproductibles), et renvoient à des caractéristiques supposées intrinsèques dont sont affublés les individus catégorisés.

(3) De nombreuses analyses fouillées ont été menées sur ces questions. On renverra aux travaux de Françoise Lorcerie, notamment, « Laïcité 1996. La République à l’école de l’immigration ? », Revue Française de Pédagogie, 1996, n° 117, oct-nov-déc., pp. 53-85 et de Jean-Pierre Zirotti, ZIROTTI J-P., « Le voile se lève. Elèves d’origine maghrébine dans l’école française », in Condominas G., Vogel C., (coordinateurs), Hommage à Raymond Eches, Paris, 1997, Octares Editions, pp. 95-104.

(4) Il ne s’agit nullement ici de postuler l’hypothèse d’une continuité ni même d’un rapport entre ces différents moments. En effet, rien ne permet de tels raccourcis. Ils ne résisteraient pas à la critique théorique et méthodologique en sciences sociales. Nous soulignons simplement un ensemble de récurrences constatables à travers certaines oppositions : « nous » / « eux », « amis » / « ennemis », « civilisés » / « archaïques », etc.

(5) On emprunte ici librement au vocabulaire de Michel Foucault pour rendre compte, par les termes de technologie et de contrôle sociopolitiques, d’un ensemble de discours et d’actions plus ou moins bien formalisé selon les niveaux d’institutionnalisation des pratiques sociales. Ces technologies et contrôles renvoient à la diversité des processus à partir desquels certains acteurs de la société qualifient durablement et, de fait, disqualifient d’autres groupes sociaux. Dans ce sens, le traitement public du « foulard islamique » mobilise en France toute une technologie politique, médiatique et émotionnelle en vue d’orienter la lecture sociopolitique de cette pratique vestimentaire.

(6) En témoigne la quasi permanence, depuis maintenant plusieurs années, de discours politiques renvoyant explicitement ou indirectement aux populations dites « immigrées ». Il est frappant de voir comment des événements internationaux, par exemple les mouvements politiques prenant place dans certains pays du Proche et Moyen Orient, participent indirectement à alimenter les discours politiciens sur la question de l’immigration en France.

Belall Maudarbux

La différence : source de conflit ou d’enrichissement ?

Belall Maudarbux

Belall Maudarbux, enseignant et chercheur

Ce café-philo s’est tenu au bar Lotus on the Square à Port Louis le 20 Mars 2009 lors de la Semaine de

•    Le risque du débat : évoquer la différence et les particularismes culturels dans la « république » risque de s’attirer l’accusation de dangereux communautaristes ou de « casseur de la république » (cas : M. Wieviorka)
A Maurice : une autocensure sur le débat dans les medias, la presse et même dans les cercles académiques et universitaires (quasi inexistence des modules, programmes, des articles sur le sujet). Pourquoi ?
(Exceptions : les medias marginaux ; la voix créole/Zamzam news… qui revendiquent le repli identitaire)

 

•    Une évidence : l’expérience de l’altérité fut – de tous temps – accompagnée des tensions et de violences (ex : l’Ouganda / l’Inde / la Bosnie / les banlieues en France) ;

 

•    La nouveauté de l’expérience actuelle : la question est au cœur des profondes nutations de la vie collective ; la dé-sécularisation /le ré-enchantement de la vie publique ; « la revanche de Dieu » (G. Kepel)

 

•    Les registres du débat (pour éviter des simplismes, le refus de penser et la perversion du débat) :
1-     l’analyse sociologique/historique : l’étude des différences culturelles, leurs transformations, les problèmes qu’elles génèrent dans la vie social et leur tensions internes, etc.
2-    la réflexion philosophique : penser le juste et le bien de ces différences, réfléchir au traitement politique ou juridique à appliquer à leur égards, promouvoir par la raison ou la morale des orientations qui nous permettent de répondre au défi posé par leur existence, etc.
3-    l’analyse politique/juridique : l’étude des méthodes et des moyens institutionnels qui permettent la gestion et la reconnaissance des spécificités culturelles, l’étude des formes politiques qui découlent des orientations philosophiques, etc.

 

•    Les protagonistes :
1-    les communautariens : prise en compte de la différence – car le développement de l’identité personnelle et sens de « soi » (self) ne peut se faire que dans les institutions et les arrangements de la communauté ; (Charles Taylor, Michael Walzer) ; prônent une politique de reconnaissance (politics of recognition ; minority rights).
2-    les libéraux : le multiculturalisme est une idéologie qui divise la nation (saucissonnage ethnique) ; une politique de ghettoïsation ; une atteinte a l’unité de la république ; (Will Kymlicka,  John Rawls, Ronald Dworkin) ; prônent une politique laïque, républicaine et unitaire.

 

•    Deux conceptions de la différence culturelle :
1-    universaliste : inspirée des Lumières ; elle voit dans la culture d’un groupe certaines caractéristiques qui nous permettent de localiser le groupe sur l’échelle du progrès (de la sauvagerie, à la barbarie puis à la civilisation).
Cette conception peut s’accommoder du colonialisme et du racisme ;  afin d’apporter la culture aux peuples inférieures et leur permettre d’entrer dans la modernité ; (éliminer les langues patois, cultures sauvages, etc.)
2-    relativiste : chaque culture se compose d’un ensemble d’éléments incomparables ; elle dénonce l’aveuglement ethnocentrique de la conception universaliste : que la modernité n’est qu’une seule culture dominante, male et occidentale.

 

•    Perspective historique :
A l’île Maurice : c’est une conception universaliste qui a accompagné notre évolution historique (compte tenu du fait que nous fûmes une colonie = traitement des colonisés) ; ex : esclaves musulmans baptisés autrefois ; Chinois qui sont presque tous chrétiens aujourd’hui (auto-assimilation).

 

•    Conséquences : polarisation de la société dans plusieurs sphères publiques (qui persiste à moindre degré) :
- sport ; clubs raciaux tels Hindu Cadets, Muslim Scouts, Fire Brigade et Dodo  ;
- Politique ; partis communautaires : CAM (R. Mohammed), Parti Mauricien (J. Koenig), Travailliste (S. S. Ramgoolam)
- l’emploi : hindous et musulmans (laboureurs) ; Blancs (Propriétaires Sucriers et Banquiers) ;  Mulâtres (hauts cadres de l’industrie sucrières et le service civil, ex. la douane) ; Créoles « moyens » (professionnels du publique et privé : policiers, infirmiers, professeurs) ; Ti-créoles (artisans/métiers : cordonniers, charpentiers, pêcheurs, etc.) ;

 

•    L’indépendance (1968) :
- l’indépendance marque une rupture sociale et modifie les données ;
- toutes les minorités furent farouchement contre (CAM  et PM) ; en premier lieu les Blancs et les Créoles puis les Musulmans. Discours de Ramgoolam contre les abus de l’oligarchie pour galvaniser la masse hindou.
- atmosphère de suspicion mutuelle : « bateaux coolies » ; l’exode de l’élite créole ; recherche de garanties de représentation par les minorités par le « Best-Loser » ; finalement la « bagarre raciale » de 1968.

 

•    L’indépendance, loin de bâtir, a en effet accentué le clivage ethnique ; l’indépendance a été une trahison et une fraude : trahison des attentes des minorités ; fraude par les « chefs »/leaders qui ont servi les communautés pour jouir des privilèges étatiques/politiques et ensuite établir des dynasties politiques.
- La démographie urbaine post-indépendance ; ghettos sociaux, ex. Plaine Verte (musulmans) ; Roche Bois (Ti-Créoles) ; Triolet/Lallmatie (hindous) ; Floréal et Tamarin (Blancs).
- La presse locale défendant des intérêts communautaires: (i) Le Cernéen, (Blancs-Créoles) pour défendre la Place d’Armes ; (ii) Star, l’ancien journal du Dr Fakim et S. Mohabeer (CAM) par opposition au Citoyen (de R. Qay Store) ; (iii) l’Advance (PTR) ; Le Populaire (Parti Mauricien)
De nos jours : Star – L’Express – Sunday Vani – La Voix Créole, etc.
- Le malaise créole ; l’ambivalence des musulmans.

 

•    Deux sphères ou l’universalisme est plus prononcé :
1-    l’éducation : seule l’anglais et le français sont acceptés comme medium d’instruction ; voire déchainement des passions sur l’introduction du créole dans les écoles (langues orientales introduites vers le milieu des années 70), non-comptabilisés au CPE ; et ce malgré un taux d’échec de 40% (barrière linguistique) ; les News de la MBC.
2-    le tourisme : les produits/services offerts adaptés aux marchés européens (français) ; le séga (chants/danse barbares) fut pendant longtemps exclut des grands hôtels ; les cadres (experts) furent uniquement européens.

 

•    Les postures politiques vis-à-vis  de la différence :
1-    l’assimilation : absorption des minorités dans la façon ou les manières de la majorité en leur imposant le langage, les coutumes et les valeurs de la majorité. En d’autres termes, la création de la loyauté à la majorité et la réduction effective des différences (politique officielle de la France et de la Turquie).
Problèmes : l’assimilation présuppose une vision unitaire et monolithique de coutumes et pratiques de la « majorité », ce qui n’est pas forcement le cas. Cette politique est souvent le début d’un nationalisme dangereux qui peut dans certains cas (ex. la Bosnie) conduire a l’épuration ethnique.
Dans la tradition anglo-saxonne, ce terme a une connotation négative car elle sous-entend une application forcée d’une politique qui vise à éliminer graduellement les minorités.
2-    ségrégation : politique de séparation effective dans la vie publique (logements, écoles, restaurants, emplois, parcs publics, etc.) de chaque communauté par la loi et les agences de l’État. L’exemple extrême de cette politique fut le régime d’Apartheid d’Afrique du Sud et en quelque sorte, la politique d’Israël.
3-    intégration : une politique qui ne requiert pas le laminage des différences culturelles mais qui insiste sur l’acceptation par tous des lois du pays et des valeurs universelles (tels les droits de l’homme et la liberté d’expression).
Une variante de l’intégration, le multiculturalisme : une politique qui vise a encourager les minorités a retenir leur langues et leurs traditions tout en adoptant la langue officiel et des aspects de la culture majoritaire. Tous les enfants du pays apprennent également les cultures et les histoires des minorités à l’école.

 

•    Les grands moments dans l’histoire de la différence :
- La venue de Gandhi et la participation des Indiens dans la politique
- Les « London Talks » et le « Best Loser System » ; les congés publiques officiels
- La bagarre raciale de 1968
- Le Mahatma Gandhi Institute
- Le Saga de la « Muslim Personal Law » (1980) et la mobilisation musulmane (1989)
- La politique des Centres Culturels (Islamique, Africain, Tamil, etc.)
- Les émeutes de 1999 (l’affaire Kaya)
- L’accession de Paul Bérenger au poste de Premier ministre (2003)
- La Fédération des Créoles Mauriciens (FCM) du Père Jocelyn Grégoire (2007-2008)
- L’inscription de l’Aapravasi Ghat puis la montagne du Morne comme patrimoine mondial de l’UNESCO

 

•    Les Mouvements contemporains :
- V.O.H ; Zamzam Islamic Centre ; Hizbullah ; Hindu House ; la Voix Créole (Mario Flore) ; la FCM ; le Collectif Arc en Ciel (Lesbiennes/ Gays – LGBT) ; Women in Networking et les Ecologistes.

 

Conférence donnée lors d’un café-philo qui s’est tenu tenu dans le cadre de la Semaine nationale de la philosophie
qui a eu lieu du 18 au 25 mars 2009

Le développement peut-il être durable ?

Laurent-Dubourg

Laurent Dubourg, journaliste.

Café-Philo sous forme de mini-conférence, Semaine nationale de la philosophie,
Mercredi 25 mars 2009, bar Around the World, Peyrébère.

Introduction au débat

Nous ne sommes pas à un congrés de techniciens (ou de technocrates) à la recherche de solutions.
Nous ne sommes pas à un meeting politique visant à promouvoir un parti, un homme ou un programme.
Nous ne sommes pas à une convention écologiste tentant d’obtenir la condamnation du mode de fonctionnement de notre société.
Nous somme à un Café-Philo, c’est-à-dire que nous allons, ensemble, tenter de comprendre, de préciser, la portée de notions que nous utilisons souvent sans bien les définir.
Dans ce cadre, poser la question « Le développement peut-il être durable ? » revient, bien évidemment à s’interroger sur ces notions développement et de durabilité.

Le développement

C’est une notion dynamique, c’est-à-dire que le mot « développement » induit un mouvement, une progression.  Se développer, c’est connaitre une croissance par rapport à un point de départ, à un moment de référence.
C’est donc une notion qui n’a pu apparaître que quand le regard que l’on portait sur l’organisation sociale pouvait envisager une transformation, une évolution de la société.
Ce que je veux dire c’est que cette notion de « développement » n’a pu voir le jour que dans une société dans laquelle les structures rendaient possible l’idée de mouvement, d’évolution.
Au Moyen-Âge, cette idée même d’évolution sociale était difficilement concevable, dans une société aux structures figée.
C’est donc avec l’industrialisation et les bouleversements qu’elle induit, que la révolution sociale va s’accompagner d’une révolution culturelle et philosophique.
Désormais l’objectif de la société n’est plus de se perpétuer dans un ordre clairement établi (un ordre divin), mais d’évoluer vers un « mieux », de se développer, de progresser.La motion du développement a donc un contenu philosophique, social, économique, politique et scientifique.

1- Contenu philosophique : la société humaine n’est pas figée et doit évoluer en permanence. L’homme n’est pas, par nature ou par essence, enfermé dans un déterminisme social irrémédiable.

2- Social : Cette situation doit se faire dans le sens d’un mieux-être pour tous

3- Economique : L’accroissement des richesses sera le moteur de cette évolution.

4- Politique : Toute gestion de la société doit favoriser ce mouvement =› ce précepte servira, par exemple, de justification au colonialisme.

5- Scientifique : La science et la technique doivent permettre d’accelérer ce mouvement au bénéfice de tous (positivisme)

Cette notion de développement est donc, et cela me semble important de l’exprimer clairement, indissociable d’un modèle économique et social qui se met en place au XIX ème siècle et qui est, pour aller vite, le capitalisme.
Tous les aspects de cette notion de développement (philosophique, social, économique, politique, scientifique) vont être contractés, rassemblés, en un mot qui mobilisera toutes les énergies du milieu du XIXème au milieu du XXème siècle : Le PROGRÉS.
Cette expression de « progrés » donne une dimension plus humaniste au développement, elle semble moins impliquée dans l’économie et beaucoup plus tournée vers l’homme, avec une forte dimension morale.
C’est sans doute ce qui explique son succès et c’est aussi la raison pour laquelle des courants de pensée étrangers ou même opposés au capitalisme pourront se l’approprier.
Les marxistes, puis les communistes, pourront ainsi s’inscrire dans cette logique de Progrès.
Mais au début du XXème siècle, avec la première Guerre Mondiale, et plus encore avec la seconde Guerre Mondiale et ses horreurs, apportent la terrible démonstration du fait que croissance économique, développement technique et scientifique, et les avancées sociales n’ont pas fait progresser l’homme, qu’il vive dans un système capitaliste ou stalinien.
Du coup, le terme de « progrès » apparaît comme inapproprié et on assiste à son remplacement par la notion de développement, qui évacue la dimension morale, pour ne prendre en compte que les dimensions économiques et politiques (démocratie), étant sous-entendu qu’une économie “développée” et un régime politique respectant les principes de base de la démocratie garantissent une avancée sociale et morale.
Et ce terme de développement trouve son apogée au milieu des années 50 quand le sociologue Alfred Sauvy parle, pour la première fois de pays sous-développé et de sous-développement, en inventant l’expression Tiers Monde (en référence au Tiers-État de la Monarchie).
Cette dimension minimale du développement est remise en question à partir de 1968.  D’abord par opposition à la société de consommation qu’elle induit, puis par de phénomènes économique.

En 1973, 1979 et 1982 surviennent trois chocs pétroliers qui démontrent que la seule poursuite de la croissance économique peut être remise en cause à tout moment.
C’est d’ailleurs durant cette période  que surgissent les interrogations sur ce mode de fonctionnement et que l’analyse franchit un cap en prenant en compte l’humanité sur l’ensemble de la planète, et non plus seulement les critères nationaux.  Dans les années 70, les études les plus sérieuses démontrent que si le modèle humain consiste à amener l’ensemble de la population de la terre au niveau de consommation américain, les ressources de la planète n’y suffiront pas !

La durabilité

Ce terme français n’a qu’une dimension temporelle. Il exprime la capacité – ou l’incapacité – d’un modèle à s’inscrire dans le temps.  Le problème, c’est que la limite de temps au-delà de laquelle un phénomène peut être qualifié de “durable” n’est pas définie.

Le développement économique  basé sur la croissance industrielle que nous avons connu a duré plus de 200 ans ! Ca n’est pas rien, on pourrait donc dire qu’il a été durable.
Mais, en fait, quand on parle aujourd’hui de développement “durable”, on ne parle pas seulement de la durée dans le temps L’expression vient d’une mauvaise traduction de l’anglais “sustainable development” qui implique que le modèle de développement choisi n’aboutit pas, de lui-même, à une auto-destruction après épuisement des ressources naturelles.
Cette dimension, cette exigence, n’apparaît pas dans l’expression française.  De ce fait, on utilise parfois les termes “ développement soutenable” et, de plus en plus, développement “ raisonné” ou même “rationnel”.
Etant donc sous-entendu que toute autre forme de développement ne serait pas rationnelle.  Et ce qui n’est pas rationnel et qui ne relève pas de la raison est considéré, depuis le siècle des Lumières, comme relevant de la folie !Donc, le développement raisonné ou rationnel serait la seule voie non-suicidaire pour l’humanité de continuer. A quoi ? A se développer économiquement.
Et on voit, là, immédiatement, le point faible de ce raisonnement.

Alors qu’il prétend s’opposer à un comportement irrationnel, fou, suicidaire, celui qui consiste à poursuivre, coûte que coûte, la croissance économique. Le développement raisonné prétend faire appel à la raison pour poursuivre le même objectif, c’est-à-dire maintenir la croissance économique. Il y a donc, aujourd’hui, une ligne de fracture très nette entre ceux qui pensent qu’on n’a de toute façon pas le choix, que la poursuite de la croissance économique est inévitable et même nécessaire.  Mais qu’il faut y parvenir en faisant moins de dégât possible, c’est-à-dire sans hypothèquer les chances, pour les générations à venir, de poursuivre cette logique…

Et ceux qui pensent que cette démarche reste aussi folle, aussi peu rationnelle que celle qui consistait à ne pas se préoccuper de l’avenir.
Pour eux , on ne rend pas un processus rationnel en y introduisant un peu de raison, alors que l’objectif final reste illogique.  Or, imaginer que la croissance économique est un objectif éternel et apte à résoudre tout les problèmes de l’humanité est illogique.

Ceux-là, expliquent donc qu’il ne sert à rien de travailler dans l’axe d’un développement raisonné, mais qu’il faut, dès aujourd’hui, envisager un mode de vie basé sur la satisfaction d’un certain nombre de besoins, étendue à toute la planète et s’arrêter là !
Leurs études démontrent que pour y parvenir, les richesses produites dans les années 60-70 auraient suffit.  Il faut donc, pour eux, entamer une “décroissance” jusqu’à ce niveau, le stabiliser et répartir ÉQUITABLEMENT les richesses ainsi produites.

Ce sont les adeptes de la DÉCROISSANCE, par opposition à ceux du développement durable ou soutenable ou raisonné (Serge Latouche dit que le Développement durable est un oxymore).

Ghandhi : « Il y a assez de tout dans ce monde pour satisfaire les besoins de l’homme mais pas assez pour assouvir son avidité ».

A mi-chemin, de ces deux conceptions, il existe une autre dimension du développement durable, qui tente de concilier l’exigence économique du développement raisonné et l’impératif de justice et de partage des décroissants. Les adeptes de cette voie médiane considèrent que le développement durable se situe à l’intersection de plusieurs territoires : l’économie, l’écologie, le social et la justice. Cette zone de rencontre, où le développement économique ne porte pas atteinte à la nature, améliore les conditions sociales et réduit les écarts entre riches et pauvres, se définit comme l’équité ! Le développement ne doit donc pas seulement être durable, mais équitable.

Enfin, on se souviendra qu’un nombre non-négligeable de personnes s’exprimant sur ces sujets admettent, dès à présent, la condamnation irrémédiable de l’espèce humaine, sans y voir la fin du monde : comme la disparition des dinosaures, il y a 65 millions d’années, l’extinction de la race humaine permettrait, simplement, le règne d’une nouvelle espèce sur terre.

Voilà, très rapidement brossé, le tableau des principaux enjeux qui sont engagés dans ces deux notions que sont le développement et la durabilité et, bien sûr, dans leur mariage dans l’expression “développement durable”.

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