Littérature

Marina Sala

Le Réalisme

I.    Définition et situation

Si on définit le réalisme comme la reproduction la plus fidèle de la réalité, c’est un courant qui existe dans la littérature de manière constante à travers les siècles.
Au 18ème siècle, une réaction contre les conventions esthétiques du néo-classicisme  apparait peu à peu, mais c’est au 19ème siècle que ce mouvement artistique se développe.
Il débute en France dès les années 1840 (le terme est lancé dans son acception esthétique en 1833)  et  se prolonge jusqu’à la fin du 19e siècle, même s’il ne se constitue comme mouvement littéraire à proprement parler qu’entre 1850 et 1870.
Ce mouvement s’oppose ainsi au romantisme, qui a dominé la première moitié du siècle, et au classicisme  par son refus de la hiérarchie des objets de référence et des genres (issue des arts poétiques de l’Antiquité).
Il cherche à dépeindre la réalité telle qu’elle est, sans artifice et sans idéalisation, choisissant ses sujets dans la classe moyenne ou populaire, et abordant des thèmes comme le travail salarié, les relations conjugales, ou les affrontements sociaux.

II. Contexte historique

a. La situation politique : puissance et stabilité de l’Angleterre, révolutions et mouvements populaires(1830, 1848), régimes forts (2nd empire,  Russie,  Prusse, etc ) affirmation de certains nationalismes et création de nations à l’issue de guerres ( Belgique : 1830,  Italie avec Victor-Emmanuel II et Cavour : 1861,   Allemagne par la Prusse de Bismark et Guillaume II ), isolement total de l’Espagne, caractérisent ce siècle. En même temps, la colonisation de l’Afrique et de l’Extrême Orient s’accentue : le colonialisme bat son plein.
b. La révolution industrielle : le développement de l’industrie avec forte mécanisation du travail et demande accentuée de main d’œuvre entraîne une urbanisation accélérée et un  développement des transports sans précédent. Elle est accompagnée d’une expansion des grandes entreprises et des besoins financiers qui aboutit à de profonds changements dans les mentalités et au triomphe du libéralisme économique, qui va aussi déboucher sur des crises graves et des périodes de dépression . c. L’organisation sociale : la prépondérance de la bourgeoisie, que ce soit la grande (patronat, banquiers, négociants, etc) ou petite et moyenne (employés, fonctionnaires, commerçants) impose le respect de ses valeurs : famille et religion, ordre, argent (respect de la propriété), travail, éducation. Mais l’exode rural aboutit aussi à l’existence d’un  prolétariat exploité à outrance qui vit dans des conditions misérables. Des intellectuels critiquent cette exploitation capitaliste :  socialistes et anarchistes (Proudhon, Marx, etc ) et prônent un autre type de société, alors que  le monde ouvrier se révolte régulièrement en violents affrontements réprimés par l’armée et va avoir du mal à pouvoir s’organiser et obtenir certains droits fondamentaux (syndicats, grève, …)
d. L’évolution des sciences : en biologie, la théorie de l’évolution de Darwin (De l’origine des espèces  : 1859 ) précédée de la théorie du Transformisme de  Lamarck ouvre de nouvelles perspectives même si elle n’est pas toujours facilement admise. En médecine,  Claude Bernard (1813-1876) introduit la méthode expérimentale, issue du positivisme scientifique d’Auguste Comte, en  publiant dès 1855 ses Leçons de la médecine expérimentale puis une Introduction à la médecine expérimentale (1865).
Les écrivains réalistes vont être profondément ancrés dans toutes ces réalités, aussi bien au niveau des thèmes et sujets traités que des méthodes d’écriture.

III.  L’école réaliste

a. Un mouvement français

Origine
Même si le réalisme littéraire est né en France avec certaines œuvres d’Alfred de Musset et de Balzac, en tant que mouvement conscient et organisé, le réalisme s’applique d’abord à la peinture et naît de la querelle autour de Courbet et de son Enterrement à Ornans. En effet, Champfleury dans une Lettre à Mme Sand parue dans l’Artiste le 2 septembre 1855 reprend  le terme de « réalisme » utilisé d’abord par Gustave Planche contre les feuilletons de Balzac : « Tous ceux qui apportent quelques aspirations nouvelles sont dits réalistes. On verra certainement des médecins réalistes, des chimistes réalistes, des manufacturiers réalistes, des historiens réalistes. M. Courbet est un réaliste, je suis un réaliste… »

Le réalisme : Flaubert et son entourage
C’est donc le réalisme pictural qui a ouvert la voie au réalisme littéraire.  Celui-ci prend  une forme plus achevée avec les romans et nouvelles  de Gustave Flaubert, les Goncourts, Guy de Maupassant et Alphonse Daudet en particulier.
C’est incontestablement Flaubert qui est le « maître » de cette école : fils de docteur, il applique la méthode expérimentale à l’œuvre littéraire se fondant sur une documentation minutieuse et une rigueur extrême  pour écrire ses textes, qu’il s’agisse de romans d’inspiration contemporaine ( Madame Bovary est issu d’un fait-divers de l’époque ) ou historiques (Salambô), l’écrivain fait des recherches acharnées sur les éléments qu’il introduit dans son récit. On peut ainsi saisir la différence de traitement littéraire de la mort par empoisonnement si on compare la mort de Madame Bovary et celle d’Atala dans le Génie du Christianisme de Chateaubriand. Flaubert essaie de rendre la réalité au plus près, respectant les données médicales qu’il a recueillies. Cette volonté de « coller » à la réalité est aussi la caractéristique essentielle des textes des frères Goncourt. A tous ces efforts de documentation s’ajoute un travail de fond sur les mots et l’écriture : pour Flaubert la recherche de la beauté est le but essentiel de toute littérature. Tous ses textes témoignent d’un travail d’écriture acharné qui vise la perfection, aussi bien dans les termes que dans les tournures employés.

L’aboutissement extrême de ce mouvement se trouve dans  le naturalisme qui cherche à introduire à la fois dans l’art la pensée de Taine (l’influence des milieux et des circonstances déterminent l’individu) et la méthode des sciences expérimentales appliquées à la biologie de Claude Bernard.
En 1880, le recueil collectif de nouvelles et de contes, Les Soirées de Médan, témoigne des recherches et des voies suivies par le groupe d’auteurs réunis autour de Zola : J.K. Huysmans, Maupassant, Daudet, Jules Vallès, Jules Renard, …
Mais c’est Émile Zola qui expose cette théorie dans le Roman expérimental cette même année et la met en pratique dans la fresque  Les Rougon-Macquart qu’il publie sur plus de vingt ans.

b. l’Europe et au delà

Le réalisme persiste en fait bien au-delà de ces limites étroites. Il  s’étend rapidement à l’ensemble de l’Europe et à l’Amérique, où il survivra jusque dans les années 1930.

En Russie, Anton Tchekhov(1860-1904 ) par ses pièces et nouvelles se fait l’ambassadeur du réalisme  tout comme Gogol et  Tourgueniev. Ce dernier est très lié à Flaubert puis Zola et le groupe des soirées de Médan; mais le réalisme russe  se fonde avec celui de Gorki, portant une attention particulière au banal dans des situations d’exception,  et celui  de Leonid Andreïev(1871-1919) : théâtre et nouvelles) caractérisé par la perception des extrêmes et des partages sociaux ; ils traduisent les mouvements politiques et sociaux qui ébranlent l’empire tsariste avec deux rappels dominants : le servage,et le  socialisme.

En Allemagne, les conditions idéologiques et politiques retardent le développement du réalisme. Mais on peut citer: Theodor Fontane puis  Holz et Gerhart Hauptmann (naturalisme)

Dans les littératures scandinaves, le réalisme est illustré par les romanciers danois, M. A. Goldschmidt et H. E. Schack ; sous l’influence de Georg Brandes, ce réalisme devient naturalisme avec J. P. Jacobsen et S. Schandorph, tandis qu’en Suède des romancières, Sofia von Knorring, E. Flygare-Carlén, Frederika Brenner, imposent, à travers une inspiration féministe, une esthétique réaliste.
Ce même passage d’un réalisme débutant à une esthétique naturaliste est observable en Italie ; en particulier Giovanni Verga et Luigi Capanua, dont le roman Giacinta étudie un cas pathologique d’une manière qui rappelle à la fois Flaubert, les Goncourt et Zola.

En Espagne, le naturalisme français et le roman russe deviennent des références grâce à  Emilia Pardo Bazán(1851-1921), qui pratique le conte à la manière de Maupassant et exerce une forte influence sur la littérature de son pays, de même que   Benito Peréz Galdós, peintre de la petite bourgeoisie madrilène qui évoque les mutation de l’Espagne à travers une suite de romans formant une vaste fresque épique.

Le réalisme anglophone a comme représentante la romancière George Eliot(1819-1880) :  c’est elle qui introduit le réalisme dans la fiction anglaise; comme elle l’écrit dans Adam Bede (1859), son intention était de donner une «représentation fidèle des choses ordinaires» . George Gissing (1857-1903 : nouvelles et romans) est plus naturaliste que réaliste ; le réalisme devient une description de classe :le prolétariat et la pauvreté qui l’accompagne.
Mais il est difficile de parler du réalisme anglophone sans parler des États-Unis, même si notre propos est de s’en tenir à la littérature européenne. Mark Twain et William Dean Howells furent les pionniers du réalisme américain qui a connu un développement particulièrement épanoui au 20ème siècle.

Conclusion

Même si le courant réaliste ne se déclare pas d’un parti pris politique, en cherchant à rendre fidèlement les scènes de la vie courante, des aspects les plus élevés aux plus vulgaires, les réalistes ont eu tendance à minimiser l’intrigue au profit de la psychologie des personnages et à mettre les préoccupation de la classe moyenne en valeur ; ce qui les entraine souvent à faire jouer à leur œuvre un rôle social important, à ne pas se satisfaire d’un travail sur la forme et le langage.   A travers leurs œuvres, une certaine prise de position des auteurs apparaît. En particulier la dénonciation de la bourgeoisie.
Ce mouvement se poursuivra d’ailleurs sur tout le siècle suivant et sur tous les continents, tout comme celui qui naîtra en réaction à ces prises de position et s’opposera radicalement à lui, à savoir le symbolisme.

Marina Sala

Agrégée de Lettres Modernes